Gérer le stress avant de monter sur scène

Cette petite aventure est peut-être juste un cadeau de la vie. Un super clin d’oeil.

Je devais avoir presque vingt ans lorsque je devais monter sur scène pour mon tout premier concert de jazz.    J’avais bien sûr déjà joué beaucoup avec l’harmonie de mon village, avec les ensembles de l’académie.   En général, de grands groupes dans lesquels on est quand même un peu fondu dans la masse.   Comme on dit, ce genre de groupes où quand on se trompe on peut facilement prendre un air fâché et regarder son voisin pour faire penser que c’est lui.  

Ici, c’était un « petit groupe » de 4 musiciens.    Mon père au piano, un excellent trompettiste-contrebassiste avec un talent aussi grand que son caractère de cochon, et un batteur qui avait mon âge.  Moi, je joue les thèmes et des impros à la clarinette et au saxo ténor.   Nous jouons pour une petite fête de quartier du village de Gaillemarde (La Hulpe) en  Brabant-Wallon sur une scène quand même bien équipée et une sono qui est plutôt flatteuse.  

Il n’y a pas un monde fou, le programme est plutôt bon-enfant et franchement composé des plus gros « saucissons du jazz ». Des tubes comme « All of me », « La vie en rose », « Roses of Picardie ».. et bien sûr « Petite fleur » qui avec « When the saints » feront bien plus tard la garantie de générer de nouveaux contrats.

Le public commence à arriver quand nous sommes encore au milieu de la balance quand vient s’installer un couple à la silhouette plus toute jeune. Il nous faut quand même quelques minutes pour nous assurer de ne pas avoir vu flou. C’est bien lui. Nous nous regardons un peu éberlués. Oui, c’est lui. Toots Thielemans. L’immense harmoniciste Toots. En personne. Son nom ne dit peut-être pas grand-chose aux musiciens plus jeunes, mais « Toots » était à ce moment « la » légende du jazz en Belgique. Il vivait la moitié de l’année en Belgique l’autre aux Etats-Unis où il avait fait une carrière de musicien impressionnante.

Je ne sais toujours pas comment je ne me suis pas fait pipi dessus d’avoir dû jouer mon … premier concert devant Toots.  Je n’ai pas eu d’enregistrement de ce concert plus que banal.   Ça ne « pouvait pas » être bien.   J’étais un jeune clarinettiste et saxophoniste.  Mon père au piano était plutôt classique et me suivait généreusement dans mes délires en jazz mais surtout à ce moment-là il s’essayait dans le style.    Mais Toots est resté.   Tout le concert.   Il est même venu nous remercier.   « Parce qu’avec Huguette, il aimait vraiment bien sortir avec son petit chien pour écouter un peu de jazz ».       

Et là j’ai compris qu’en fait, en plus de tout son talent musical, Toots avait tout compris.    Il a entendu les meilleurs, il a joué avec les meilleurs des meilleurs, il les a formés peut-être.   Il comptait lui-même parmi les meilleurs.    Mais Toots aimait le jazz.   Et il ne s’encombrait pas de se poser la question de savoir si c’était du très bon ou du très mauvais jazz.   Il aimait le jazz, il était là sur une petite place au soleil.  Il était bien avec son épouse et son petit chien.  Il a entendu du jazz et il est resté pour écouter.   Tout le concert.    Des saucissons comme Roses of Picardie, Petite Fleur et All of me.   Les plus faciles du Real Book.     Et Tools a apprécié.    Ce que je dois à Toots, ce d’avoir appris que le stress ne sert à rien quand on monte sur scène.   J’ai simplement compris que quand quelqu’un trouve que la musique n’est pas bonne, peut-être que le problème n’est pas chez le musicien mais qu’elle est chez celui qui l’écoute et qui décide s’il a envie d’aimer ou de ne pas aimer.    J’ai stressé très fort cette fois-là.    Je n’ai plus jamais stressé ensuite, même s’il reste cette petite trace d’adrénaline bien nécessaire et qui est en fait juste ce que l’on recherche quand on monte sur scène.

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