S’il y a une thématique qui m’a franchement valu quelques noms d’oiseaux, c’est bien le fait d’introduire des partitions en « musique trad ». Répertoire de bal folk, airs traditionnels des Balkans, musique Klezmer etc. C’est indiscutable, c’est ce qu’on appelle de la musique de tradition « orale ».

Et voilà qu’il y a une dizaine d’années, j’ai un peu commis le crime de rompre cette « tradition » en introduisant dans des ateliers de musique Klezmer des partitions parfaitement calibrées (même pas des partoches écrites à la main sur un dos de carton de bière qui peut avoir le charme d’une soirée une peu arrosée).

Ne pas remplacer un snobisme par un autre

Si certains musiciens classiques voient parfois avec un certain « dédain » les musiciens plus « spontanés » qui jouent à l’oreille, et font de la maîtrise du solfège une « condition d’entrée » dans la pratique de la musique, je ne vois pas trop l’intérêt d’en mettre une autre tout aussi discutable de mettre comme unique porte d’entrée l’apprentissage à l’oreille pour les musiques traditionnelles. Celui qui peut lire… ou celui qui peut détecter d’oreille ont tous deux une qualité essentielle qui permet de faire les premiers…et les pas suivants dans la musique. Il est évident que l’idéal – mais depuis quand le monde est-il idéal ? – serait que chacun puisse “faire les deux”.

Absolument personne sur terre n’aurait l’idée saugrenue de défendre qu’on peut bien s’en sortir sans lecture et écriture, c est un des piliers de notre civilisation. Pourquoi serait-ce différent en musique ? Ne miser “que” sur la tradition orale nous priverait complètement de pans entiers de répertoires… même dans les musiques traditionnelles. Ne se baser que sur l’écrit en musique est tout aussi insensé. On ne peut pas tout écrire. Les notes, leur durée, leurs liaisons, leurs nuances oui. Mais on ne peut écrire l’expressivité, on ne peut écrire le timbre.

On pourrait aussi dans ce monde idéal s’obliger à jouer par cœur. Jouer par cœur nous donne plus de disponibilité à l’écoute, plus de présence scénique, plus d’attention posturale, plus disponible pour les échanges visuels avec les autres musiciens.

Nous ne vivons pas dans un monde idéal, et nous comme nos collègues avons nos limites. Cultivons l’humilité d’identifier chez nous ce qui sont les points faibles (je ne lis pas bien, je reconnais bien les notes de la mélodie mais pas les accords, je parviens à jouer par cœur mais je fais trop de faute). Ce sera plus porteur que de vouloir à tout prix convaincre les autres que la méthode avec laquelle on est le plus à l’aise va convenir à tout le monde. Accepter nos limites avec humilité nous permet déjà de détecter où on peut s’améliorer.

Processus d’apprentissage

Sans être – du tout – un spécialiste, je me suis un peu intéressé pendant mes études à la PNL (Programmation Neuro-Linguistique). Je ne peux qu’inviter tout musicien, les classiques comme les plus spontanés, à s’y intéresser aussi… et à comprendre comment fonctionnent les schémas de mémorisation, les trajets des étapes d’apprentissage. Ça apparaît limpide avec un peu de connaissances que le chemin n’est pas le même pour tout le monde. Certains auront besoin d’images visuelles, d autres d’entendre, et d’autres encore fixeront l’image mentale de façon durable avec la conjugaison de la pratique auditive ET motrice sur l’instrument. Ca ne se limite pas à une dominance de « perception » qui serait plus visuelle ou plus auditive, mais vraiment des « trajets » de perception, d’évocation, de représentation mentale qui permet à un moment de fixer la connaissance, Je me suis moi-même surpris à avoir pu mémoriser un air que je pouvais jouer par cœur à la clarinette… et commettre soudain des erreurs en le jouant sur un saxophone qui est a priori un instrument que je maîtrise aussi, au doigté semblable mais pas identique. Le morceau est en mémoire des doigts pour la clarinette, mais pas dans ma mémoire pour les doigtés du saxo.

Limites du modèle « à l’oreille »

Ce n’est pas faute d’avoir essayé pour ma part, en atelier, d’enseigner des morceaux entièrement à l’oreille. Je m’étais forcé à travailler de cette manière, vu que ça semblait être une valeur importante pour pas mal de musiciens du milieu.

Respecter cette valeur, louable isolement, de mettait en conflit avec d’autres valeurs que je chéris tout autant.

  • Le travail d’oreille et de mémoire est un travail lent. Distribuer une partition bien écrite (cette idée peut faire l’objet d’autres postes) fait qu’un morceau peut être découvert bien plus rapidement. Le travail d’écriture est un peu plus long… mais fait gagner un temps précieux en répétition. Si l’exercice fonctionne en atelier, pour les répétitions de les ensembles je l’exclus complètement il me faudrait 250 week-ends par an.
  • De toute évidence, certains musiciens décrochent quand on peut faire comme ça. Il y a de super animateurs ou professeurs de musique « à l’oreille » mais qui sont désertés par les plus réfractaires à cette approche. C’est une minorité, ils disparaissent parfois presque honteusement avec une impression de faillite personnelle. Évidemment l’animateur peut s’enorgueillir d’avoir 100% de ses élèves qui « y arrivent ». Pas mal de participants ne se sont simplement pas inscrits sachant ce qui les attend. Admettons évidemment que l’inverse existe aussi…celui qui ne lit pas la musique s’exclus ou est exclus par lui-même.
  • Enfin: il est difficile pour moi de comprendre pourquoi de tels amoureux de la musique traditionnelle sont aussi « résistants » au fait qu’on puisse sauver la trace de musiques qui tendent à disparaître en les écrivant, en les rendant plus accessibles au plus grand nombre… et jouées du coup. Combien d’amateurs ne m’ont pas remercié d avoir fait le travail de « transposer » la partition pour leur clarinette Si Bémol ou leur saxo Mi bémol… une fois qu’une mélodie est écrite sur un programme d’écriture musicale, ça ne prend que quelques secondes de créer la même « transposée ». Évidemment on peut caresser le rêve de « former « les musiciens à la transposition à vue. Ça a du sens dans un conservatoire pour former des musiciens professionnels. Pour des amateurs, il faut travailler les choses pour avoir le meilleur ratio effort/ plaisir de jouer. Et rêver de les voir tous jouer les airs traditionnels d’oreille. Mais la plupart de ces gens n’ont absolument pas le temps que peuvent y investir certains autres passionnés.

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